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Pierre de Coubertin et l'escrime

Posté par Sixte sur 21-08-2004 14:13:16 (4840 lectures) Articles du même auteur
Pierre de Coubertin et l’escrime.

Introduction


Les Textes choisis de Pierre de Coubertin apportent indubitablement, une matière fort attrayante pour des recherches sur l’escrime. Elles devraient intéresser le monde des escrimeurs en leur permettant de mieux connaître l’histoire d’une escrime olympique – qui fut, et reste, une vitrine incontournable et privilégiée de ce sport – et l’un de ses instigateurs : le baron Pierre de Coubertin.
Si personne aujourd’hui ne semble ignorer que Pierre de Coubertin ait pratiqué l’escrime, bien peu savent en revanche qu’il préfaça un traité consacré à cette pratique et qu’il écrivit lui même un traité sur l’escrime équestre. Cette révélation nous incite à mieux définir l’importance que tenait l’escrime au sein de ses activités et de ses idées, et à préciser la place de ce sport au sein de l’Olympisme. Pierre de Coubertin fut l’un des acteurs privilégiés d’une histoire de l’escrime olympique parfois surprenante : l’escrime apparaît dès les premiers Jeux à une place d’honneur en y introduisant – contrairement à tous les autres sports – le professionnalisme. Elle conservera ce statut privilégié pendant trois olympiades et demi, de 1896 à 1906, et, dès lors, on est en droit de se demander quel poids, quelle influence, eut Coubertin dans ce parcours atypique ?
Pour essayer d’y répondre, nous essayerons de retracer la formation culturelle et physique de Pierre de Coubertin afin d’y déceler la place occupée par l’escrime. Nous tenterons d’exposer les conceptions majeures et les axes principaux tracés par Coubertin sur l’importance des sports et sur ses conceptions pédagogiques. Nous verrons ensuite comment le théoricien se transforme aisément en homme de terrain et comment le pédagogue met en œuvre ses idées en utilisant les valeurs de l’escrime.
Il faut se pencher sur les milliers de pages des 3 tomes des Textes choisis pour en extraire les occurrences sur l’escrime et les textes signifiants de la pensée de Coubertin : ils nous permettent de mieux comprendre la place prise, les rôles occupés et les espérances misées sur l’escrime.
Le tome I des Révélations contient pas moins d’une trentaine de citations sur l’escrime, le tome II sur l’Olympisme en montre plus de 40. Enfin, le tome III consacré à la pratique sportive en laisse apparaître plus de 80.

I. Pierre de Coubertin, escrimeur polyvalent
1. Le pratiquant

… Escrimeur à pied
Sportman accompli, il pratiqua de nombreux sports dont l’escrime, l’équitation, la boxe, l’aviron et le tennis. Nous ne savons pas s’il eut plusieurs maîtres d’armes, mais celui dont il parle régulièrement et qui l’a fortement influencé, n’est autre que J.-B. Charles, l’auteur de Ma Méthode, livre d’escrime paru à Paris en 1890, et dont P. de Coubertin écrivit la préface.
Cet envoi est fort intéressant, il nous renvoie à des personnes connues et influentes dans le monde de l’escrime. Coubertin nous apprend que son « Comité de Propagation des Exercices physiques, (comprend)…M. Fery d’Esclands, le commandant Derué, M. Hébrard de Villeneuve, qui manient la plume aussi bien que l’épée » ; il avoue ne pas être très assidu à l’entraînement et pratiquer d’autres loisirs « je suis votre élève : un bien mauvais élève, il est vrai, qui fait de longues infidélités à la salle d’armes au profit d’un bateau qu’il possède quelque part, sur la Seine ». Nous sommes en 1890 ( il a 27 ans) et tout nous laisse à penser que Coubertin était plus assidu lorsque ses loisirs le lui permettaient : il avait fondé dès 1882, « avec quelques amis, à la salle d’armes de J. B. Charles (67 rue de Bourgogne à Paris), un petit Cercle d’escrime qui émigra plus tard rue de Lille et qui prospéra ».

L’éloge qu’il fait à l’escrime, dans cette préface, est remarquable par les valeurs qu’il met en scène : individuelles et culturelles, sociales et patriotiques. On y reconnaît les valeurs démontrées et appliquées par Coubertin mais on y retrouve en même temps des valeurs recherchées :

« L’escrime est capable, au reste, d’opérer des miracles ; elle délie les doigts et la pensée, elle donne de la grâce et de l’assurance, elle s’accommode à merveille des élégances chevaleresques de nos pères ; elle est pour nous le plus national en même temps que le plus poétique des sports. Ce n’est pas qu’il ne soit très poétique de parcourir sur la glace des distances inaccoutumées, d’errer sur les rivières, le long des berges pleines de soleil et de verdure, de galoper dans la montagne sur un ardent coursier ; mais la lutte fine, réfléchie, rapide, audacieuse, le croisement des deux fers, la tension des muscles, l’esprit à l’affût... tout cela ne met-il pas en jeu les qualités les plus nobles de l’homme et ne donne-t-il pas satisfaction à ses désirs les plus virils ? »

Pierre de Coubertin nous livre un peu plus loin, ce qui fait l’un des attraits de l’escrime et pourquoi cette pratique occupe une place centrale au sein des sports olympiques : l’image du duel, le besoin atavique des hommes de se battre ... en suivant l’évolution culturelle des sociétés. Coubertin est pour le duel, le duel moderne, qui oppose deux esprits, deux forces dans un affrontement loyal mais non sanguinaire :
« II y eut des gentilshommes, au temps d’autrefois, qui échangeaient galamment quelques blessures en manière d’amusement. L’instinct qui les poussait nous anime encore ; seulement nous mouchetons nos épées, afin de savourer les charmes du combat, sans manquer aux lois de la civilisation ; presque incon-sciemment. Nous obéissons au courant mystérieux qui s’échappe de ces deux mots : ‘’Se battre’’ et se traduit, aux jours de vrai danger, par un petit frisson fait d’effroi, de plaisir et d’ivresse. »

Coubertin reconnaît en l’escrime le lien idéal entre passé et avenir, le moyen de jonction entre traditions et modernité :
« quand vous quittez le gant de boxe pour prendre en main le fleuret, ne vous semble-t-il pas que vous quittez le 19ème siècle pour rentrer dans le passé ? Vous jetez un coup d’œil sur vous-même afin de contrôler la correction du costume, et droit, sérieux, bien posé, vous élevez d’un geste gracieux l’arme légère à la hauteur du visage... ».

Il avoue à mots à peine détournés, que les traditions et les « rituels » de l’escrime sont à conserver car bornes essentielles à différentes logiques et symboles d’une autre logique, celles d’une certaine noblesse de cœur. Ils représentent des frontières entre permis et non permis, entre deux logiques internes à respecter :
« Je n’ai jamais salué mes camarades de canotage ; mais il me serait pénible, avant l’assaut, de ne pas abaisser courtoisement ma pointe devant messire l’Ennemi. Vous aimez ces usages et vous les défendez (J. B. Charles): il importe en effet de conserver à l’escrime cette nuance de raffinement, ce parfum d’ancienneté qui lui vont si bien. Les vrais escrimeurs seront avec vous, mon cher Charles, sur ce point comme sur bien d’autres. Ils applaudiront encore le jugement sage et modéré que vous portez sur le duel, cette terreur des mères »

Le traité de J.-B Charles, que nous avons retrouvé, est plein d’enseignement sur l’objet de nos recherches. On y retrouve toute la pédagogie, les techniques et surtout les principes de son auteur ; à travers sa lecture on reconnaît aussi les propos et les phrases d’armes de son illustre élève que l’on devine au fil des pages : magister dixit !
Maître Charles avait alors 35 années d’exercice où il forma plus de 50 maîtres et prévôts, participa à de nombreux concours internationaux et dirigea plus de 100 duels sans mort à déplorer. Il prône les glorieuses traditions du passé et les valeurs qu’elles renferment pour lui : honneur et loyauté . L’escrime est « un complément indispensable à toute bonne éducation » si le maître est assez bon pédagogue pour appliquer les principes suivants :
- ne pas trop compliquer la leçon ;
- ne pas fatiguer l’élève moralement ou physiquement pour ne pas le dégoûter ;
- donner des leçons simples et concises, courtes et rapides en étant attentif aux progrès réalisés ;
- viser l’utilité et rester dans la vérité du duel ; ne pas perdre son temps dans des enseignements inutiles ou inadaptés … tout en restant artistique ;
- l’image physique, morale et intellectuelle que le maître donne de lui est très importante : c’est un mentor, un guide et une référence ;
- le maître doit se perfectionner en même temps que ses élèves, au niveau technique, tactique, pédagogique et culturel ;
- travailler sans cesse les fondamentaux de l’élève que sont l’équilibre, la tenue de l’arme et le doigté, la leçon des deux mains ;
- enseigner le fleuret, puis rapidement l’épée et si possible le sabre.

Maître Charles parle également des devoirs du professeur et de l’élève. Chacun a un statut particulier et donc des rôles et sous rôles à tenir. Ils doivent les connaître et les respecter pour être de véritables escrimeurs enseignant ou pratiquant. Etre escrimeur est avant tout suivre une éthique comportementale, un code de conduite se traduisant par des actes précis :
- Le maître doit être poli, prévenant, maître de ses humeurs, avoir une conduite irréprochable, soigneux de son apparence, franc et loyal, il doit garder une certaine distance et éviter les familiarités.
- L’élève doit être poli et attentif , patient et humble dans l’effort, volontaire et ambitieux, respectueux des règles.

Nous sommes dès à présent conscient de l’impact physique et moral qu’a eu Maître Charles sur Pierre de Coubertin et nous verrons plus avant que son élève n’oubliera jamais les « leçons » reçues et qu’elles le guideront aussi sûrement qu’il sut guider sa pointe. Pourtant, il devra faire la transition entre « l’escrime artistique » du 19ème et « l’escrime sportive » du 20ème, ce qui n’ira pas toujours sans quelques problèmes idéologiques et techniques.

… et escrimeur cavalier
Pierre de Coubertin écrivit un petit traité d’escrime équestre d’une huitaine de pages, en collaboration avec Louis Pascaud . Ce livret est une méthode pour enseigner l’escrime et la boxe équestres. Coubertin n’est pourtant pas l’inventeur de ce sport qui était enseigné à l’école de cavalerie de Saumur, aux écuyers et futurs maîtres d’armes. Le commandant Derué écrivit bien avant le rénovateur des Jeux : Nouvelle méthode d’escrime à cheval (1885). Mais c’est surtout Muller que les spécialistes de l’escrime équestre connaissent ; il écrivit en 1816, un livre très recherché contenant de très belles planches : « Théorie de l’escrime à cheval pour se défendre avec avantages contre toutes espèces d’armes blanches ». Amoros demandait déjà vers le milieu du 19ème siècle de pratiquer l’escrime équestre . Coubertin a surtout essayé de vulgariser ce sport, sans beaucoup de succès .



Un des seuls souvenirs de cette escrime équestre est un tableau à l’huile, « peint par le sculpteur belge Jacques de Lalaing. Remis par la veuve de celui-ci au Musée du C.I.O. en 1937, prêté au Musée Olympique Allemand en 1939, ce tableau fut caché par Carl Diem dans les caves de la Deutsche Bank à Berlin. Rapatrié à Lausanne après la guerre, il fut offert à Los Angeles. »

Touche finale
Si l’escrimeur pointe nettement sous les traces de son passé, c’est un escrimeur éclectique et polyvalent qui apparaît : fleurettiste, épéiste et sabreur mais également escrimeur à cheval, escrimeurs des poings et de la canne. Un escrimeur sensible aux aspects nobles et aux traditions chevaleresques de ce sport typiquement français qui forme l’esprit et l’âme autant que le corps.
Pierre de Coubertin, sensible aux aspects psychologiques des pratiques sportives, attribue à l’escrime des vertus de catharsis : l’homme qui pratique ce sport y reconnaît son besoin atavique de combat, y assouvit son instinct premier d’opposition mais en l’édulcorant d’une pratique adaptée à la civilisation actuelle. On ne tue plus, on ne cause plus de blessure, mis à part peut-être les blessures d’amour propre.

2. Pierre de Coubertin et la culture escrime. Révélations …
Coubertin a suivi assidûment les « humanités classiques » de son temps et surtout celles dues à son rang. Sa culture historique et culturelle est immense, surtout celle relative aux civilisations grecques et romaines ; autant dire que la vie des Saints, la vie des Dieux et des hommes illustres ne lui sont pas étrangères. Parmi les révélations de Sénèque et de l’Histoire antique, on retrouve régulièrement des renvois à l’escrime dans les écrits de Coubertin, dans la matière première de ses idées, dans les faits qui l’ont marqué et ont servi de guide à son œuvre. Pétri de cette culture, il nous désignent ses sources dans son Histoire des exercices physiques, elles sont pour l’escrime – et pour nous – signifiantes et importantes .

L’instinct combatif
« D’après Confucius , il y a 6 arts libéraux qui sont : la musique, le cérémonial, l’arithmétique, la calligraphie, l’escrime et l’art de conduire un char. L’escrime donne satisfaction à l’instinct combatif… ». Un instinct qu’il reconnaît à l’homme et qu’il voudra toujours canaliser.

Athènes
Dans le gymnase Grec, « l’enseignement englobait la gymnastique (courses, sauts, lancers, grimpers, haltères), l’escrime, la lutte, le pancrace et le pugilat, enfin, la sphéristique et l’orchestrique » .
Pour Coubertin, si l’escrime antique n’existait pas au sein des Jeux anciens c’est parce qu’elle souffrait d’un handicap insurmontable : elle « a toujours été handicapée par l’absence du masque à treillis. La veste et même le fleuret auraient peut-être pu être suppléés, mais non le masque auquel il ne semble pas qu’on ait songé. On distinguait la Sciamachia (escrime contre son ombre ou mime de combat) et la Monomachia (escrime contre adversaire, avec armes en bois et coups bloqués, feintes) » .

Rome
Par contre, l’escrime participait à la culture ancestrale, aux traditions et à l’éducation. Un cours d’Histoire, pour ne pas dire de Sociologie nous est donné : « À Rome et à Byzance (T3, p. 27), certains généraux grecs, avant la bataille, faisaient combattre sous les yeux de leurs troupes des prisonniers de guerre ; le vainqueur recevait la liberté. On trouvait que ce spectacle entretenait le moral des soldats ». II semble qu’un usage semblable ait existé chez les Etrusques à l’occasion des funérailles des chefs militaires. En tout cas, ce fut l’origine des combats de gladiateurs, devenus la distraction favorite du peuple romain. Le premier de ces combats eut lieu à Rome l’an 490 av. J.-C., la première année des guerres puniques. Or huit siècles plus tard, saint Augustin dans ses Confessions déplore l’indestructible passion de son ami Alype, à Carthage, pour ces combats dont il croyait avoir réussi à le détourner : « A peine eut-il vu couler le sang qu’il en devint comme avide, s’enivrant de ces voluptés sanguinaires ». On peut se rendre compte par là combien durable et violent fut l’attachement des Romains aux Jeux du cirque et de quelle popularité jouissaient les gladiateurs malgré leur caractère mercenaire et les bas-fonds d’où la plupart sortaient.
« II arriva maintes fois que des jeunes gens de la haute société se mêlèrent aux gladiateurs ; certains même se déclassèrent légalement pour pouvoir embrasser cette profession. Horace et Properce parlent de chevaliers servant comme gladiateurs au cirque. Suétone et Dion citent de jeunes nobles qui s’employaient à former eux-mêmes des gladiateurs. II y eut du reste des combats publics mettant aux prises des amateurs. On vit des sénateurs et même un empereur
descendre dans l’arène par désir des applaudissements. À un moment, un senatus-consulte vint interdire aux fils et petits-fils de sénateurs la participation aux Jeux des gladiateurs et Dion raconte que vingt-huit ans plus tard, ce senatus-consulte fut rapporté à cause de son inefficacité. Y avait-il derrière cette activité du cirque une sportivité véritable s’étendant, non comme en Grèce à la majorité de la population, mais du moins à une importante minorité ? On ne peut le croire. Le caractère des exercices du Champ de Mars resta toujours exclusivement militaire. C’était une préparation au service : les adolescents y prenaient part uniquement pendant l’époque précédant leur appel ; les hommes mûrs cessaient de s’y intéresser. Si l’on cite Marius et Pompée qui parfois s’y montraient, c’est que justement le fait était rare. Lorsque l’athlétisme grec tenta de s’introduire à Rome, il fut formellement condamné par Caton ; tous les vieux Romains le dédaignaient. II semble pourtant avoir vécu en annexe dans les Thermes que fréquentait la population ».

Il fait d’autres observations sur le côté spectaculaire de l’escrime des Jeux romains : « au cirque, ce n’était jamais que le combat armé, donc de l’escrime : une escrime que l’on cherchait à varier, à rendre émouvante et théâtrale pour plaire aux spectateurs. (Exemple : le fameux combat qui mettait aux prises deux hommes, l’un muni d’un bouclier rectangulaire et d’un glaive court, et l’autre armé d’un trident et d’un filet long de deux mètres à l’aide duquel il cherchait à envelopper et â immobiliser son adversaire.) Quant aux Jeux (Ludi Apollinares, Ludi Romani, Ludi Sevirales), c’etaient des courses de chars à deux ou quatre chevaux ou des sortes de manœuvres militaires de cavalerie. Rien à aucun moment n’y vint rappeler les Jeux grecs ».

La sportivité démocratique et l’esprit chevaleresque
Coubertin attribue au Moyen-Age plusieurs vertus essentielles pour lui.
- La première est la « sportivité démocratique » qui plongeait selon lui ses racines dans le peuple. Même si le noble chevalier représentait la quintessence des pratiques physiques où « il excellait, la passion populaire, saine et franche, les alimentait » et empêchait leur affadissement . Une démocratisation très éclectique et non individualiste, qui plaisait à Coubertin.
- La deuxième est l’apport d’un idéal nouveau : l’esprit chevaleresque qu’il faut distinguer de l’esprit sportif qui n’est qu’une loyauté pratiquée sans hésitation. Cet « esprit chevaleresque est une coquetterie de beau joueur, incitant à avantager l’adversaire à son propre détriment » pour équilibrer les forces en présences.

Ludwig Jahn ou Ling ?
Le conflit de méthodes qui opposa ces deux grands noms de la culture physique du 19ème, dans des pays voisins, a une grande importance pour P. de Coubertin. « Il domine toute l’époque moderne. On y voit aux prises les deux tendances fondamentales dont la divergence ira s’accentuant, donnant naissance à deux courants pédagogiques presque inconciliables ; l’un se dirigeant vers la modération, l’unification, l’intérêt collectif et la physiologie pure (Ling), l’autre vers l’effort passionné, la culture individuelle, l’esprit de record (Jahn)» . C’est une opposition qui était déjà connue dans l’Antiquité mais elle va prendre des proportions importantes à l’époque de ces écrits. Coubertin insiste sur certains détails révélateurs concernant Ling, le fait qu’il ait pratiqué l’escrime pour des raisons de santé et qu’il reçut ses premières leçons « de deux émigrés français, en même temps qu’il suivait l’enseignement donné par le danois Nachtegall qui introduisait la gymnastique allemande ». Ling qui n’était pas un savant mais plutôt un imaginatif, empirique et poète, fut le fondateur de la « gymnastique scientifique » publiée en 2500 pages dont certaines sur l’escrime. Il fut notamment protégé par Charles XIV qui n’est autre que Bernadotte (ancien enseignant d’escrime)

Thomas Arnold,
Pierre de Coubertin qualifia l’œuvre d’Arnold de « pierre angulaire de l’empire britannique » c’est dire le respect qu’il témoigne au clergyman sportif et à ses successeurs (Matthew Arnold, Ch. Kingsley, Th. Hughes). Ce qui lui plaît certainement le plus en Arnold, c’est sa pédagogie où le sport est un rouage central : « Non qu’il empiète sur les études ou prétende remplacer la morale, mais Arnold (qui considère que l’adolescent doit bâtir sa propre virilité avec les matériaux dont il dispose et qu’en aucun cas on ne peut la bâtir pour lui) organise le sport en terrain de construction à l’usage de ses élèves : il les introduit et les y laisse libres. À eux de se débrouiller, d’y apprendre la vie pratique, de s’exercer à doser la tradition et la nouveauté, à combiner l’entraide et la concurrence… Qu’ils gouvernent en un mot leur petite république sportive … avec un maître à portée, vigilant et aimant. Son intervention est rare, mais son regard est inlassable et ses conseils toujours prêts. C’est une école pratique de la liberté … » .
Pierre de Coubertin manifeste beaucoup d’attirance pour cette forme d’éducation nouvelle où liberté rime avec apprentissage et amour. Nous verrons qu’en escrime, pour former des débrouillards, il préconisera ces idées en introduisant l’assaut dans les cours ou en souhaitant que dans les salles d’armes soient un peu plus animées et libertaire. On verra toutefois que ce désir de liberté sera fortement bridé par les contraintes sécuritaires et le classicisme traditionnel imposé dans les cercles d’escrimes.

3. Portrait

Pierre de Coubertin nous apparaît comme un sportif éclectique aimant la polyvalence et la transversalité plus que l’élitisme. Il a été éduqué et formé selon des principes où l’on retrouve certaines valeurs qu’il défendra toute sa vie :
- les valeurs démocratiques et la foi en l’Homme ;
- une croyance en l’esprit sportif et chevaleresque ;
- la défense de la loyauté et de la liberté, de la spectacularité et de l’esthétisme.
Il transfère surtout sur le sport les normes éthiques de son milieu familial, où « investi d’une mission chevaleresque, caracolant sur les sommets de l’excellence aristocratique et chrétienne, le sportif Coubertin se conduit en preux ». Le sport l’intéresse pour ses aspects hygiéniques et moraux, éducatifs et sociaux. Il préfère le sportif polyvalent au spécialiste stéréotypé ; pour lui, le débrouillard aux multiples facettes a plus de valeurs à ses yeux qu’un détenteur de record. L’important est la liberté, durement acquise par une ascèse tant physique que morale qui se « retrouve dans l’appel olympique du Père Didon : citius, altius, fortius. ».
Coubertin s’est abondamment et constamment renseigné sur tous les exercices physiques et toutes les formes d’escrime qui ont précédé la rénovation des Jeux : il connaissait les pratiques grecques, l’escrime romaine des cirques et sa spectacularité, la chevalerie et ses excès mais également ses enseignements
positifs ; l’évolution des salles d’armes ne lui est pas étrangère. Il a vécu personnellement toutes les étapes de l’escrime artistique du 19ème et sa lente (et parfois pénible) mutation en escrime sportive qu’il a provoquée et parfois critiquée. Il sait ce que la culture sportive du 20ème siècle doit à une escrime millénaire qui a évolué au fil du temps et revêtues différentes formes.
Comme nous le verrons, Coubertin se placera dans l’action d’une philosophie stoïcienne écartelée entre le respect du passé et sa foi en demain. Sa culture, la culture l’y aideront.
Pour Coubertin, le psychologue, l’homme devrait être naturellement attiré par les escrimes puisque « l’instinct pousse l’être humain à l’équilibre et au combat » :
- Il faut comprendre équilibre par entente ou harmonie ; l’équilibre physiologique et psychique, l’équilibre du corps et de l’esprit ;
- le combat est la lutte permanente de l’homme contre l’adversité de la nature et de la société. Il convient donc d’y voir toutes les incertitudes de la vie : Coubertin classe d’ailleurs dans les sports de combat l’escrime et l’alpinisme, la lutte et le football, la boxe et l’aérostation.

Dire que Coubertin structure les activités physiques et sportives en 2 classes, l’une psychomotricienne et l’autre sociomotricienne, c’est franchir un grand pas. Un grand pas pour l’Homme et la Société qu’il veut transcender.

II. Les idées de Pierre de Coubertin et leurs mises en œuvre

Nous avons essayé de regrouper quelques idées, parmi d’autres nombreuses, permettant de mieux situer la place que pouvait occuper l’escrime dans l’action éducative et réformatrice de Coubertin. Certaines sont révélatrices des objectifs poursuivis et de l’utilité de l’escrime dans une telle entreprise.

1. Comité pour la propagation des exercices physiques
Pierre de Coubertin abonde dans le sens de Noah Webster, américain de marque, lorsque ce dernier proclamait cette audacieuse vérité, « qu’une salle d’armes n’est pas moins nécessaire dans un collège qu’une chaire de mathématiques ». Écrite avant la Révolution, cette affirmation était révolutionnaire et même s’il faut entendre « gymnase » dans « salle d’armes », l’escrime reste bien présente.
Elle le sera dès le début et dès que son Comité pour la propagation des exercices physiques put fonctionner. Ainsi, lors de l’Exposition internationale de 1889, fut-il décidé d’organiser un Congrès des Exercices physiques. Le comité d’organisation était composé d’escrimeurs de renom (dont faisaient partie Hébrard de Villeneuve, Ferry d’Esclands, Legouvé et l’Académie d’Armes de Paris) qui organisèrent lors de la Pentecôte (9, 10 et 11 juin) une première Fête des Jeunes au fleuret répartis en deux catégories (plus ou moins de 15 ans).
« D’abord, par les soins de la Société d'Encouragement, les élèves des lycées et collèges de Paris se rencontrèrent dans la salle des fêtes du Grand-Hôtel ; brillante matinée présidée par M. Jules Simon. Puis à la caserne Bellechasse, grâce à M. Fery d’Esclands qui s’était chargé de cette seconde journée, les élèves des lycées provinciaux (Lille, Poitiers, Bayonne, Belfort, Médéah, Orléans, etc.), ferraillèrent sous le regard présidentiel du prince Bibesco et entraînés par les musiciens roumains de l’Exposition. Enfin, le dernier jour, les vainqueurs de la veille et de l’avant-veille, se disputèrent le laurier final au ministère de l’Instruction publique. Qui fit les honneurs de cette fête-là ? ... Le ministre d'alors, lequel s’appelait tout simplement Armand Fallières : fête d'ailleurs supéri-eurement dirigée par l'Académie d'armes et terminée par un lunch copieux servi dans le jardin ».

L’escrime, ainsi que d’autres activités sportives, existaient bien avant l’action de Coubertin ; Coubertin entreprit de féconder l’histoire pour engendrer l’avenir et il utilisa ce qui existait déjà comme base de départ, sans renier le passé.

2. Importance des sports de défense
Dans ses Lettres Olympiques (XV) Coubertin rappelle l'importance pédagogique des sports de défense pour la jeunesse, notamment la canne et la boxe. II y souligne la fonction de catharsis de cette dernière.
« Chez l’adolescent et chez l’homme existe un instinct combatif non seulement excusable mais normal et qu’on n'apaise bien qu'en lui assurant une certaine satisfaction. Voilà pourquoi l’éducation d’un garçon n’est pas complète sans contact avec les sports de combat. Les sports de combat se divisent en escrime armée et escrime sans armes. La première comporte la pratique de l’épée, du
sabre, de la canne. La seconde se subdivise en boxe et lutte. Pour beaucoup de motifs, sur lesquels je ne saurais appuyer dans ces Lettres brèves, la canne et la boxe me paraissent surtout recommandables dans l'adolescence. D'organisation facile et peu coûteuse, des cours de boxe et de canne peuvent être introduits dans le programme des sociétés de gymnastique et même dans le curriculum des écoles ».
Pierre de Coubertin préconise la méthode de canne du professeur Vigny, de Genève qu’il trouve originale et active ; cet enseignement prépare à une défense efficace avec peu de moyens. L’art de la canne est une variante de l’escrime, il présente donc une « utilité pratique, outre le fait qu’il prépare au sabre, qui est une escrime magnifique, trop délaissée actuellement » .

Pour Coubertin, la canne trouve sa place entre la boxe et le sabre, c’est le lien logique entre une escrime des poings (et des pieds) et l’arme guerrière qu’est le sabre. L’épée étant l’arme noble mais une arme plus inhabituelle.
La notion de transfert est encore présente : transfert de pratique du gymnase à la vie courante (utilité pratique de défense) et transfert de techniques de la canne au sabre

3. Importance des sports combinés
Il faut entendre ici deux sortes de sports combinés possibles :
- une série d’épreuves distinctes dont les résultats additionnés forment un total : c’est le cas du pentathlon moderne ;
- l’union complète de deux sports simultanés : comme l’escrime équestre, le polo, le hockey sur glace… et dans une certaine mesure, l’escrime à 2 mains.

Coubertin avait déjà pensé à une troisième solution pouvant engendrer un sport combiné : celle adoptée par le triathlon moderne (natation, vélo et course) où les épreuves s’enchaînent. Il espérait pouvoir l’adapter au pentathlon moderne mais a certainement dû y renoncer à cause de l’escrime. Si les autres sports composant le pentathlon moderne sont psychomoteur (tir, natation, courses, cross-country équestre), l’escrime est sociomotrice et implique donc des adversaires : comment enchaîner des épreuves si les concurrents dépendent des adversaires ?

Cette forme d’éclectisme semble avoir une grande importance pour Coubertin. Aussi bien dans le domaine physique qu’intellectuel, il semble donner moins d’importance à la spécialisation exagérée qu’à l’éclectisme dans une diversité sportive qu’il a toujours prônée. Nous l’avons déjà remarqué dans son traité d’escrime équestre où il préconise l’enseignement et la pratique de la boxe et de l’escrime (au sabre) à cheval, nous le soulignerons plus avant lorsque nous parlerons de sa gymnastique utilitaire (sauvetage, défense, locomotion) et de ses concours de « débrouillards ».

L’escrime équestre
En ce qui concerne l’escrime équestre dont nous avons déjà disserté, Coubertin se heurtera d’abord au manque de règlement précis permettant de populariser ce sport où malheureusement le cheval prend trop le pas sur l’escrime.

Le pentathlon moderne
Le pentathlon moderne fut créé par Coubertin et fut inauguré à Stockholm, lors de la 5ème Olympiade de 1912. Notons qu’à ces premiers Jeux du pentathlon moderne, il y eut 32 participants et que 23 arrivèrent à bon terme après 5 jours de compétition.
Les épreuves qu’on réclamait de lui étaient les suivantes :
- tir de duel à 25 mètres sur cibles visibles, à trois secondes ;
- trois cents mètres de natation en nage libre ;
- quatre kilomètres à cheval avec parcours semé d’obstacles ;
- une épreuve d’escrime à l’épée ( matches en 3 touches données) ;
- un cross-country pédestre de 4 000 mètres.
P. de Coubertin suggérait aussi que l’épreuve d’escrime ne soit pas limitée à une seule arme et qu’il fallait permettre le choix entre l’épée et le sabre.
Les disciplines du Pentathlon se rattachent à l’idée propagée par Coubertin à partir de 1902 d’une « gymnastique utilitaire ». Dans un bref exposé de 1918 , il qualifie le concurrent du Pentathlon moderne d’« athlète parfait ». « Quelqu’un m’écrit : Que pensez-vous de l’athlète complet ? Est-ce un olympique celui-là ? Mais, mon cher correspondant, votre athlète complet est, à mes yeux, notoirement incomplet. C’est là ce qui le distingue avant tout. Comment ose-t-on parer de ce titre un jeune homme qui ne sait peut-être ni manier un bateau, ni monter à cheval, ni tenir une arme, ni se défendre avec ses poings ? … Donc avant de prétendre à l’01ympisme, que votre « athlète complet » commence par se compléter lui-même. Celui qui mérite vraiment cette qualification, c’est le concurrent du Pentathlon moderne » .
Plus que le décathlon, le pentathlon moderne attire Coubertin pour l’idéal humain qu’il représente.

Le débrouillard
Pierre de Coubertin va instaurer des « Compétitions de débrouillards ». Dans cette idée de débrouillardise, il unit l’idée et les faits en incorporant le concept « d’adaptabilité ». Ainsi, s’il se sert abondamment des « poules » – procédé permettant de mettre en opposition un maximum de combattants et moyen démocratique pour produire un classement – mais il en améliore le contenu en y mêlant une part de hasard et de « flexibilité ».
Dans une poule de 7 tireurs comprenant 21 assauts [n (n-1) / 2 ] il divise les rencontres ainsi : 4 au sabre, 6 à l’épée, 4 au pistolet, 3 en boxe française, 2 en boxe anglaise, 2 à la canne. Les 21 rencontres étant ordonnées, le style d’opposition est tiré au sort : « ce sera bien une rencontre de débrouillards car les habitués des poules ont paru un peu intimidés par une innovation si complète. Toutes les habitudes s’en sont trouvées dérangées … pour établir un meilleur équilibre des chances entre les concurrents ». P. de Coubertin privilégie encore ici l’éclectisme et ses corollaires : polyvalence, flexibilité, adaptabilité. Il ne cherche nullement à produire des spécialistes ou des experts.

La gymnastique utilitaire : sauvetage, défense, locomotion
Pierre de Coubertin écrivit en 1906 un livre fort intéressant dans la mesure où il traite de l’éducation à donner aux adolescents du 20ème siècle en matière d’éducation physique, l’escrime y occupe une place qui n’est pas négligeable .
La table des matières est très révélatrice des idées et des objectifs de l’auteur. Son chapitre III est entièrement consacré aux « Escrimes » : la boxe (escrime des poings), le fleuret et l’épée (escrime de pointe), le sabre et la canne (escrime de taille) et la lutte (escrime des bras et des jambes) .
Après avoir défini sa notion « d’utilité » et la nécessité d’assouplir les adolescents avant toute pratique sportive, Pierre de Coubertin nous livre l’« Objet et divisions de la gymnastique utilitaire » (p. 488) et donne des précisions sur le contenu de la défense : « Par rapport à son objet, la gymnastique utilitaire se résume donc en trois termes : sauvetage, défense, locomotion… La défense se compose de deux variétés : les escrimes et le tir. Les escrimes comprennent aussi bien le combat sans armes (lutte et boxe) que le combat avec armes (escrime de la canne, du bâton, du fleuret, de l’épée et du sabre). Le tir comprend le maniement des armes à feu à la cible ou au vol. » (p. 489)

L’intelligence de Coubertin ne réside pas dans le fait d’avoir introduit l’escrime dans son système complet, mais d’avoir composé avec les opinions de l’époque.
A une époque de dressage musculaire et de bataillons scolaires où le corps doit être domestiqué et « régimenté », le sport est mal vu de l’élite pour des raisons certes politiques, mais aussi morales et physiologiques. Coubertin va proposer une gymnastique utilitaire donc médicale, physiologique, psychologiquement acceptée par tous. De manière homéopathique, il va substituer le mouvement libéré au mouvement construit sans que l’opinion ne soit heurtée. Georges Hébert ne s’y trompera pas, il s’inspirera grandement de Coubertin pour construire sa gymnastique naturelle.

4. Des thèmes récurrents
Pierre de Coubertin est avant toute chose, un humaniste préoccupé par l’éducation donnée aux Hommes : elle devrait être harmonieuse dans l’union du corps et de l’esprit et permettre de le libérer de ses contraintes. L’une de ses idées maîtresses est la pratique de sports directement utiles pour le sauvetage, la défense et la locomotion de l’être humain mais aussi de la Nation, de l’Humanité. A une époque où la Nation rêvait de revanche, de virilisation de la jeunesse, de sauvetage de la Patrie, à un moment de grands progrès industriels liés à la locomotion (train, avion, aérostation, vélocipède, etc.) les concepts étaient très bien choisis. Coubertin était non seulement un habile psychologue mais un grand sociologue connaisseur de la nature humaine et de sa culture : traditions et besoins à venir.
Un autre objectif poursuivi, c’est la pratique de sports de défense car le combat est inné et quotidien : combat contre les éléments extérieurs de la nature et combat pour l’identité ou la spécificité, combat pour affirmer ses propres qualités et combat pour la reconnaissance de l’autre.
Si Pierre de Coubertin accorde une grande place aux sports combinés (escrime à cheval, water-polo, …) et aux sports enchaînés (pentathlon, triathlon…), c’est parce que cette idée est associée à celle d’athlète complet et même d’athlète parfait. Elle est également associée à la notion de transfert qui est implicitement contenue dans les écrits de Coubertin qui – comme disciple d’Arnold – veut libérer le corps et l’esprit et former des êtres adaptables.
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